Petits bouts de Wittgenstein.


On ramena de France, l'ors du dernier aller-retour : Ludwig WITTGENSTEIN, Tractatus logico-philosophicus (1921). Paris : Gallimard, "Tel", 1999. Trad. P. Klossowski, intro. B. RUSSELL., notes A. PATRI — qu'on a picoré ces derniers temps.


Malgré — ou grâce à — ce seul livre "philosophique" anthume, la pensée de Wittgenstein eut un retentissement qui le dépassa très largement, et dont, suite à malentendus et contre-sens, il préféra se désintéresser. Il s'attacha en suite à la critique et refonte du système présenté dans le Tractatus, qui demeure cependant un texte laconique et séduisant.

On laissera de côté la partie définitionnelle de logique formelle de W, qui faciliterait toutefois possiblement la compréhension des termes utilisés — les citations correspondantes se trouvent toutefois, dans le livre d'image. Si vous en voulez plus, voyez le bouquin. Voici tout de même les apports les plus marquants de W à ce propos :

"Les formes logiques sont étrangères au nombre." (4.128 ; 57)
"Toutes propositions de logique disent cependant la même chose. À savoir, rien." (5.43 ; 73)
"En logique il n'y a aucune coexistence, il ne peut y avoir aucune classification." (5.454 ; 74)
"là où se trouvent [argument & fonction], se trouvent déjà toutes les constantes logiques." (5.47 ; 75)
"le signe d'identité n'est pas une partie intégrante essentielle de la notation logique." (5.533 ; 81)
"La logique du monde, que les propositions de logique montrent dans les tautologies" (6.22 ; 97)
"L'investigation logique constitue l'investigation de toute régularité. Et hors de la logique, tout n'est qu'accident.' (6.3 ; 98)

Pour le fun, le squelette aphoristique du Tractatus :

1. Le monde est tout ce qui arrive.
2. Ce qui arrive, le fait, est l'existence d'états de choses.
3. Le tableau logique des faits constitue la pensée.
4. La pensée est la proposition ayant un sens.
5. La proposition est une fonction de vérité des propositions élémentaires.
(La proposition élémentaire est une fonction de vérité d'elle-même.)
6. La forme générale de la fonction de vérité est [p¯, ξ¯, N (ξ¯)].
7. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.


De même que pour Pascal, suivent quelques extraits et leur inutile et confus commentaire.

*

LE SEMBLABLE SOUCI

"Il se peut que ce livre ne soit compris que par celui qui aura lui-même déjà pensé les pensées qui y sont exprimées — ou des pensées analogues." (Préface ; 27)

Est d'emblée marquée la nécessaire connivence entre l'auteur et le lecteur. C'est dire qu'ils partagent les mêmes soucis ; les mêmes problèmes les préoccupent — et ceux qui n'en ont que faire n'entendront rien à la chose, car ils ne parlent du même lieu. De fait, aucun exemple, peu d'argumentations dans le livre, mais quasi-manières d'aphorismes. On saisit mieux la portée de cet incipit préfacier, après s'être quelque peu plongé dans l'ouvrage. (Par ailleurs, une préface se doit toujours — d'autant plus si elle fut écrite par l'auteur de ce qui la suit — lire en dernier : c'est la conclusion effective d'un livre.)

"La pensée est la proposition ayant un sens." (4 ; 45)
"Le tableau logique des faits constitue la pensée." (3 ; 36)
"La pensée contient la possibilité de l'état de choses qu'elle pense. Ce qui est pensable est également possible." (3.02 ; 36)
"La proposition contient la forme du sens, pas son contenu." (3.13 ; 37)

"
comprendre une proposition, c'est savoir ce qui arrive, quand elle est vraie." (4.024 ; 48)

Ce "il se peut que" pose également problème, la théorie des probabilités étant une part non-négligeable du Tractatus. En quelques phrases :

"Une proposition n'est en soi ni probable ni improbable. Un événement intervient ou n'intervient pas." (5.153 ; 69)

"L'unité de la proposition de probabilité est que : les circonstances — que je ne connais pas davantage autrement — donnent à un événement déterminé tel ou tel degré de probabilité." (5.155 ; 69)

"Ainsi la probabilité est une généralisation. / Elle implique la description générale d'une forme de proposition. / Seul le manque de certitude nous fait recourir à la probabilité. — Lorsque nous ne connaissons pas entièrement un fait, mais nous savons bien
quelque chose quant à sa forme. / (Une proposition peut sans doute être une image incomplète d'un certain état de choses mais elle est toujours une image complète.) / La proposition de probabilité est pour ainsi dire une extraction d'autres propositions." (5.156 ; 69)

On peut avec ceci commencer à éclairer cette première phrase / proposition : "Il se peut que ce livre ne soit compris que par celui qui aura lui-même déjà pensé les pensées qui y sont exprimées — ou des pensées analogues", voudrait dire quelque chose comme : Le lecteur qui sait ce qui arrive quand les propositions sensées exprimées dans le Tractatus sont vraies, sera celui qui aura déjà formulé clairement pour soi les dites propositions, ou des propositions sensées de même logique ; selon l'expérience de W, c'est là une condition incertaine mais probable de la réalisation de cet événement.

Ceci dit pour faire court — c'est toute la théorie exposée dans le livre qui est à l'œuvre dès ces premiers mots. On y reviendra. Et qu'est-ce qui arrive, que le lecteur connivent sait, quand les pensées de W sont vraies ?

*

QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE ?
(sans lien aucun avec le livre éponyme de Deleuze et Guattari)

"Le livre traite des problèmes de philosophie et, comme je le crois, montre que la formulation de ces problèmes repose sur un malentendu de la logique de notre langage. On pourrait résumer tout le sens du livre en ces mots : tout ce qui peut être dit peut être dit clairement ; et ce dont on ne peut parler, il faut le taire." (Préface ; 27)

...

Le lecteur français ne peut n'avoir pas à l'esprit, en lisant ces lignes, les vers de Boileau : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement (Art poétique, I), dont on ne perdra rien à oublier la suite, concession de facilité, d'orgueil, et pique de guerre à ses adversaires, mauvais poëtes si d'aventure — L'Art poétique est un combat, certes différent de celui de W : ils ne parlent pas de la même clarté. Rien à voir, donc.

Toutefois, l'on peut traduire le vers précédent dans l'esprit du Tractatus : Quand elle est exprimée, toute pensée (rappel : proposition ayant un sens) est nécessairement claire, c'est à dire, logiquement consistante dans ses propositions élémentaires, sa fonction de vérité, sa forme, ses arguments et processus logiques, &c. (W préfère : une possibilité de claire pensée ou expression.)

On remarquera que cette proposition est une tautologie, vide de sens (unsinning). C'est que, selon W, toutes les propositions logiques, analytiques, sont des tautologies, elles ne disent rien (6.1., 6.11 ; 93), elles "ne peuvent pas être confirmées par l'expérience pas plus qu'elles ne peuvent être réfutées par elle" (6.1222 ; 93) — car "La logique précède toute expérience — (qui nous apprend) que quelque chose est ainsi. / Elle précède le Comment, non le Quoi." (5.552 ; 84) — , elles "décrivent l'échafaudage du monde, ou plutôt, elles le représentent. Elles ne "traitent" de rien" (6.124 ; 94). Ceci dit vite fait. W lui préfère :

" Tout ce qui peut être en somme pensé, peut être clairement pensé. Tout ce qui se laisse exprimer, se laisse clairement exprimer." (4.116 ; 53)

Le problème des mécanismes de détail d'expression de la pensée en propositions perceptibles aux sens, n'occupe pas vraiment le Tractatus (2 - 2.225) : ce sera plutôt, d'une autre approche, pour les leçons, conversations et séminaires (les posthumes : Cahiers brun et bleu &c.). C'est aussi que les "arrangements tacites pour la compréhension du langage quotidien sont d'une énorme complication" (4.002 ; 46) : ce n'est pas en cent pages que cela commencera de se régler.

"La plupart des propositions et des questions qui ont été écrites sur des matières philosophiques sont non pas fausses, mais dépourvues de sens. Pour cette raison nous ne pouvons absolument pas répondre aux questions de ce genre, mais seulement établir qu'elles sont dépourvues de sens. La plupart des propositions et des questions des philosophes viennent de ce que nous ne comprenons pas la logique de notre langage. / (Elles sont du même genre que la question de savoir si le Bien est plus ou moins identique que le Beau.) / Et il n'est pas étonnant que les problèmes les plus profonds ne soient en somme nullement des problèmes." (4.003 ; 46)

Démêler la complication des arrangements tacites, "extraire [...] la logique du langage", pseudo-philosophique ou autre, élucider le discours à fin de voir s'il a un sens, et s'il n'en n'a pas, le dire, et juste cela, est la tâche de la philosophie. ("5.551 — Notre principe fondamental est que chaque question qui se peut résoudre par la logique doit pouvoir se résoudre sans plus. / (Et si nous sommes amenés à répondre à pareil problème en considérant le monde, cela prouve que nous sommes dans une voie foncièrement fausse.)")

"Le but de la philosophie est la clarification logique de la pensée. / La philosophie n'est pas une doctrine mais une activité. / Une œuvre philosophique consiste essentiellement en élucidations. / Le résultat de la philosophie n'est pas une nombre de "propositions philosophiques" mais le fait que des propositions s'éclaircissent." (4.112 ; 52)

"En logique, processus et résultat sont équivalents. (De ce fait point de surprise.)" (6.1261 ; 94)


La philosophie ne dit rien, ne traite de rien, n'ajoute aucun "tableau" : elle est essentiellement logique et réactive, et ne réagit qu'au discours d'autrui, qu'elle éclaircit jusqu'à pouvoir dire s'il a un sens, ou pas (sinnlos). Ce ne serait pas une méthode si différente de celle du Socrate de Platon, qui questionne sans relâche ses interlocuteur sur leur propre discours, à fin qu'ils s'engouffrent dans les failles logiques, et qu'ils admettent d'eux-mêmes qu'ils ne disent qu'inepties — si n'était la seconde part des dialogues, où vient sans faute l'exposé doctrinaire (dû, je l'espère personnellement, à Platon). En somme, la philosophie parle d'une parole qui n'est pas la sienne, pour ne déterminer pas quel est son sens, mais s'il en a un et, dans l'affirmative, dire qu'il en a un ou, dans la négative, dire qu'il n'en a pas. Point. La philosophie n'ajoute pas de proposition sensée à celle qu'elle examine, .

"Toutes les propositions sont d'égale valeur." (6.4 ; 103)

(La question du sens de la philosophie ne se pose pas, puisqu'elle est logique, tautologique, vide de sens.)
(Bien sûr, à chercher si une proposition a un sens, et à déterminer qu'elle en a un, celui-ci nous est montré, on le comprend du même coup, si on le peut — on reviendra sur les limites de son propre monde — et peut le dire ; mais cela ne relève plus de la philosophie.)

Et son étalon est clair : "La totalité des propositions vraies constitue la totalité des sciences de la nature" (4.11 ; 52), dont la philosophie ne fait pas partie : "La philosophie n'est aucune des sciences de la nature. / (Le mot "philosophie" doit signifier quelque chose qui est au-dessus ou au-dessus, mais non pas à côté des sciences de la nature.)" (4.111 ; 52) Philosophie et sciences de la nature ne sont pas au même niveau : c'est que, d'évidence, elles ne s'occupent pas de la même chose, elles n'ont pas le même objet : les sciences de la nature traduisent le monde en tableaux, états de faits, alors que la philosophie a les états de faits propositionnels pour objets d'examen. En ce sens, la philosophie ne s'occupe pas du monde, elle n'en a que faire : elle est pure investigation logique, nulle proposition nouvelle n'en sortira jamais. Ainsi,

"La philosophie délimite le domaine discutable des sciences de la nature" (4.113 ; 52), "délimite le concevable" (4.114 ; 52), "signifiera l'indicible, en représentant clairement le dicible." (4.115 ; 53)

Le processus d'éclaircissement de propositions se peut résumer autrement : la proposition que je tente d'élucider, est-elle une proposition des sciences de la nature, seules propositions ayant un sens ? Avant de se poser cette question il revient évidemment de savoir quel est le domaine des sciences de la nature, ce que la philosophie logique peut faire, puisqu'elle n'est pas au même niveau que celles-ci. "La philosophie délimite le domaine discutable des sciences de la nature", en ce sens que tout n'a pas encor été mis en propositions : il revient à la philosophie de trancher si une nouvelle proposition fait partie des sciences de la nature (elle a un sens) ou pas (simple non-sens, ou proposition vide de sens — elle ferait alors part de la logique), et, en ce sens, la limite et le domaine de ce qui peut être dit changent avec chaque élucidation. C'est pourquoi

"Indiquer l'essence de la proposition c'est indiquer l'essence de toute description, donc l'essence du monde. " (5.4711 ; 75)
"La forme générale de la proposition est l'essence de la proposition." (5.471 ; 75)

"La vérité ou la fausseté de chaque proposition change en effet quelque chose à la structure générale du monde." (5.5262 ; 80)

L'enjeu est de taille, on en conviendra...
W résume ainsi, pour finir, "la juste méthode de la philosophie" :

"ne rien dire sinon ce qui peut se dire, donc les propositions des sciences de la nature — donc quelque chose qui n'a rien à voir avec la philosophie — et puis à chaque fois qu'un autre voudrait dire quelque chose de métaphysique, lui démontrer qu'il pas pas donné de signification à certains signes dans ses propositions." (6.53 ; 106-107)

"Ce dont on ne peut parler, il faut le taire." (7 ; 107)

Cela peut d'évidence sembler bien peu passionnant exercice, même si la structure générale du monde est en jeu ; ) mais l'intérêt, m'est avis, est ailleurs : c'est qu'on trouve d'autres choses, au passage, en creusant, qui relèvent des sciences de la nature, et non plus de la philosophie — même la proposition insensée nous apprend quelque chose, sur celui qui la dit, &c. Car rien n'empêche de jouer sur les deux tableaux : W pense juste que pour s'exprimer clairement, il faut savoir de quoi et d'où l'on parle lorsqu'on parle de quelque chose.

Ceci dit, faut-il encor le pouvoir savoir :

"Les
limites de mon langage" (5.6 ; 86), "(du seul langage que je comprenne) signifient les limites de mon propre monde. " (5.62 ; 86)

"Ce que nous ne pouvons penser, nous ne saurions le penser ; donc nous ne pouvons dire ce que nous ne saurions penser." (5.61 ; 86)

W se sert de cette proposition logique pour montrer le lieu du "moi philosophique", du "sujet métaphysique" (5.641 ; 88), qui est "inétendu" (5.64 ; 87), à la limite du monde, et non pas partie du monde. Il y a là un problème, qui a un sens, dont W ne s'occupe pas du tout (ce sera pour plus tard, sous l'angle de l'usage du langage) : la limite de mon monde, la limite de mon langage, de ce que je peux dire, quelle est-elle ? Et qu'en est-il des autres ? Et comment pouvons-nous nous comprendre ? faire passer nos pensées exprimées à d'autres ? Comment être certain que l'autre sait ce qui arrive quand ce que je dis est vrai ? C'est là qu'intervient l'entreprise d'élucidation du dit et de délimitation du dicible, de philosophie logique de W, qui semble à la lecture et première vue, une entreprise d'une grande solitude : c'est par l'auto-élucidation et par l'élucidation mutuelle de nos pensées et dits que la communication est possible, que le schmilblick peut avancer. La question de savoir qui a raison ou qui a tort, prend un sens nouveau : celui de savoir qui exprime un tableau, une proposition claire, qui a du sens : l'effort communicatif est avant tout définitionnel :

"Le sens de la proposition est son accord et son désaccord avec les possibilités de l'existence et de la non-existence des états de choses." (4.2 ; 57)

Jusqu'à un certain point — qui sont les limites du monde, des sciences de la nature. Au-delà, communication et compréhension sont impossibles ; car comment faire passer le non-sens ?

...

*

LES LIMITES ET L'AU-DELÀ DU LANGAGE ET DU MONDE

Et là, W se met à parler de ce qui ne peut pas être dit ; )

W raye logiquement le questionnement métaphysique, éthique, mystique, religieux, &c., du domaine du dicible, puisqu'il porte sur ce qui est hors le monde, hors les limites du monde et du langage.

"Ce qui peut être montré ne peut pas être dit." (4.1212 ; 53)

"Il y a assurément de l'inexprimable. Celui-ci se montre, il est l'élément mystique." (6.522 ; 106)

"Ce qui est mystique, ce n'est pas comment est le monde, mais le fait qu'il est." (6.44 ; 105)

(Il est par ailleurs un autre indicible, non sans lien avec la mystique, ce sont les événements futurs :
"Nous ne pouvons inférer les événements de l'avenir des événements présents. / La croyance au rapport de cause à effet est la superstition." (5.1361 ; 67))

C'est donc le Quoi du monde en lequel s'enracine le mysticisme — rappelons que, selon W, la logique précède le Comment, non le Quoi : c'est pourquoi elle peut se prononcer sur la forme logique des propositions, et non sur ce dont traitent les propositions, à savoir le monde. Le Quoi nous montre quelque chose qui nous questionne ; mais cette question est indicible, non-sens au regard des sciences de la nature et du discours logique :

"Les faits [sur lesquels repose le questionnement mystique, éthique, métaphysique] n'appartiennent tous qu'au problème, non à sa solution" (6.4321 ; 105)

"Une réponse qui ne peut être exprimée [logiquement] suppose une question qui elle non plus ne peut être exprimée. / L'énigme n'existe pas. / Si une question se peut absolument poser, elle peut aussi trouver sa réponse." (6.5 ; 105)

"Le scepticisme n'
est pas réfutable, mais est évidemment dépourvu de sens s'il s'avise de douter là où il ne peut être posé de question. / Car le doute ne peut exister que là où il y a une question ; une question que là où il y a une réponse, et celle-ci que là où quelque chose peut être dit." (6.51 ; 105)

C'est le "problème de la vie" (6.521 ; 106), questionnement sur le Quoi de ce monde, l'origine du Quoi, sur son sens, et sur le sens de la vie, donc sur le Pourquoi du Quoi et le Vers Où du sujet — d'évidence non-sens logique, qu'on ne peut penser ni dire par le moyen du langage, où "toutes les propositions sont d'égale valeur" (6.4 ; 103). C'est pourquoi W dit qu'il se montre, et ne pourrait être qu'une expérience incommunicable (étymologiquement, le mystique est l'initié aux mystères, aux secrets, au caché : le mystique ne pourrait s'entendre, tacitement, qu'avec le mystique), dont la réponse est signifiée par la disparition de la question.

De fait, il est fort probable que le souci principal de W fut cette même mystique (il était alors, par ailleurs, chrétien convaincu).

"Le sens du monde doit se trouver en dehors du monde. Dans le monde toutes choses sont comme elles sont et se produisent comme elles se produisent : il n'y a pas en lui de valeur — et s'il y en avait une, elle n'aurait pas de valeur. / S'il existe une valeur qui ait de la valeur, il faut qu'elle soit hors de tout événement et de tout être-tel. Car tout événement et être-tel ne sont qu'accidents. / Ce qui les rend non-accidentels ne peut se trouver dans le monde, car autrement cela aussi serait accidentel." (6.41 ; 103 ; nous soulignons)

En fait, du moment où W s'aventura dans la question de la délimitation du monde — que permet la logique — et de ce qui est indicible — signifié par la logique, qui délimite la totalité des propositions dicibles —, il révéla le fondement du Tractatus :

"Le sentiment du monde en tant que totalité limitée constitue l'élément mystique" (6.45 ; 105 ; nous soulignons)

Le monde, "tout ce qui arrive" (1. ; 29), domaine des sciences de la nature, coexisterait avec un hors-le-monde, indicible, qui donnerait un sens aux événements accidentels du monde. A poser une limite — où se trouve le sujet métaphysique, qui ne peut se dire —, il en vient à postuler un au-delà de cette limite, un au-delà du monde, du dicible : le concept de limite, de frontière, n'a de sens que s'il est quelque chose de part et d'autre. C'est la question insensée : N'y a-t-il vraiment que cela ? Avant la définition de la logique, il y avait déjà ce "sentiment" d'un hors-le-monde. Car c'est ce que le monde avait montré à W. Et c'est ce que, logiquement, il faillit à communiquer, car comment parler de l'indicible ? De fait, comment porter foi aux élucidations et à la méthode du Tractatus, dont une part non-négligeable est non-sens logique ? sauf à l'amputer des considérations limitrophes et extérieures au monde... Pseudo-problème, sans doute. A moins de partager connivence et semblable souci ?

"Ce dont on ne peut parler, il faut le taire." (7. ; 107)

...

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2 commentaires:

judith a dit…

tiens, ça tombe bien que tu parles de Wittgenstein, récemment son nom est réapparu fréquemment dans les bibliographies des bouquins de Linguistique dans lesquels je m'étais replongée, et ça avait retenu mon attention au point que je comptais prochainement mettre quelques uns de ses ouvrages dans ma commande, en plus d'après tes extraits ça m'a l'air à peu près lisible pour qqun qui n'a quasiment plus ouvert de bouquins de philo depuis...
en lisant ton article ça m'intrigue encore davantage..

n a dit…

C'est une lecture très stimulante ; il faut tout de même parfois s'accrocher ; )

Quasiment tout le reste de son œuvre (posthume) est du cas par cas, emploi d'un mot par emploi d'un mot (pour simplifier) ; c'est tout de même parfois rébarbatif ; )